Il y a près de Grenoble un beau territoire de forêt sans grand relief et parsemé d'étangs,
chose rare et précieuse dans notre région de montagnes. En 1778, le procureur général du roi Doudart de Lagrée écrit : "Tous les actes établissent évidemment qu’il existe dans le territoire de
Bressieux un canton du bois de Chambaran appartenant en toute propriété au Seigneur, sur lequel les habitants ont des droits par concession." Les seigneurs ont disparu au profit des communes
républicaines, mais le droit des habitants se perpétue par la chasse et la cueillette des champignons. Et c'est au milieu de ces splendides futaies et taillis que j'ai fait ce week-end une
des plus belles promenades de l'année, tant la douceur de cet automne préserve l'éclatante palette de couleurs des feuillages autant que le plaisir de s'asseoir sur une branche pour regarder
tomber en pluie d'étoiles les feuilles d'or enlevées par la brise. J'ose à peine vous raconter quelle a été mon émotion pendant ces quelques heures de bonheur absolu, tant elle me semble
maintenant excessive, revisitée dans le décor quotidien de mon appartement. Sentiment de communion joyeuse et rassurante à une énergie paisible et inaltérable. C'est peut-être ce qui pour moi
pourrait ressembler de plus près à la confiance des croyants réunis dans la célébration de leur foi. Sur le retour, je méditais sur l'extraordinaire réserve de bien-être que nous offre la nature,
et sur l'urgence de travailler à la reconnaissance collective de ce trésor ainsi qu'à sa protection et sa mise à la disposition de tous par la promotion et l'organisation de sa découverte
respectueuse. Aussi, vous imaginerez sans mal ma colère, quelques heures après le retour, à la lecture sur Internet d'une information qui n'est certes pas celle que je m'attendais à trouver en
cherchant à mieux connaître ce bel espace naturel. Le Conseil Général de l'Isère, la Région Rhône Alpes, et bien entendu les maires des communes avoisinantes se congratulaient il y a quelques
semaines en présence du PDG du groupe Pierre et Vacances, responsable de l'ouverture en 2013 sur ce site du cinquième Center Parc de France avec un bon millier de "cottages" sur plus de 200
hectares. Pour mémoire les Center Parcs sont des villages de loisirs fermés, auxquels on accède exclusivement par la location d'un cottage pour un montant moyen de 400 € le week-end ou 600 € la
semaine. Je ne veux pas développer ici tout ce qui pourrait être dit sur la vocation affirmée de l'entreprise, "Préserver la nature et le patrimoine, contribuer à les restaurer et à les enrichir"
sachant que le futur village comporte 30 000 m2 couverts dont l'Aqua Mundo, énorme bulle de loisirs aquatiques de plus de 5 000 m2, chauffée à 30° toute l'année, le bowling, le Club... Selon les
élus, il s'agit là d'une chance exceptionnelle pour les habitants de la région. Pas parce qu'ils pourront passer gratuitement leurs week-ends dans l'Aqua Mundo, bien sûr, d'ailleurs les clients
viendront de loin, et le PDG explique que le lieu est stratégiquement bien choisi : « à 1h30mn de Paris, à quelques encablures de la Suisse… », mais parce qu'ils pourront occuper un des nombreux
emplois proposés par le village : serveur, femme de ménage, ouvrier d'entretien... Qui sait, les travailleurs pourront peut-être louer de temps en temps un des petits cottages vendus 250 000
euros aux investisseurs avec promesse de 4,5% de rentabilité et de 50 000 € de réduction d'impôt ! Et voilà... je me suis remis en colère.
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Au retour des vacances, j'ai trouvé dans ma messagerie l'email d'un collègue qui m'invitait
à suivre sur internet une conférence à laquelle il avait assisté. L'évènement a eu lieu en mars 2008 devant l'état-major de l'entreprise d'ingénierie énergétique et climatique SPIE, et le public
ne pouvait qu'être attentif puisque le conférencier, Jean-Marc Jancovici, est expert de l'énergie et du climat, consultant auprès de nombreux organismes publics et participant actif au Grenelle
de l'environnement. Peut-être était-ce une erreur de démarrer cette vidéo à 23h. D'abord parce qu'elle dure près de deux heures, mais surtout parce que la synthèse des multiples informations
compilées par l'auteur ouvre pour la colonie de bipèdes à laquelle nous appartenons des perspectives d'avenir tout à fait propres à vous gâcher le sommeil. Pour faire court, tous les modèles
prospectifs qui traitent les données concernant l'évolution des ressources naturelles, du climat, de la démographie et de l'économie mondiale aboutissent à des prévisions détestables*. Et la
vraie mauvaise nouvelle, c'est que nous n'aurions pas vraiment le temps de changer notre façon de faire pour éviter ces désagréments aux générations futures, puisque c'est nous et nos enfants qui
allons y être confrontés d'ici quelques dizaines d'années. Alors j'ai fait mon bilan carbone, lu quelques centaines de pages web et papier, échangé avec des gens concernés... et maintenant j'ai
beau relire chaque soir avant de m'endormir quelques citations de Claude Allegre je n'arrive pas à me rassurer. Ce qui m'inquiète vraiment, c'est que je ne vois pas ce qui pourrait nous motiver
collectivement à changer volontairement notre comportement. Les experts éclairés tentent de nous faire peur, mais la peur ne me semble pas plus efficace pour nous tirer de notre addiction à
l'énergie, que la peur de la maladie n'est efficace pour dissuader les gros consommateurs d'alcool ou de tabac avant qu'il ne soit trop tard. C'est que tout notre mode de vie et de consommation
dépend de l'exploitation massive de nos ressources en énergie, et pour la plupart d'entre nous il est impossible d'y renoncer sans renoncer au plaisir de vivre. Il suffit de constater jusqu'à
quel point nous nous sommes identifiés aux objets de notre quotidien, vêtements, mobilier, véhicules et machines électroniques ou à nos loisirs sportifs ou culturels. Comment imaginer que l'on
puisse renoncer à ce qui nous permet d'affirmer notre personnalité et nos compétences aux yeux des autres ? C'est peut-être par là qu'il faudrait commencer. En explorant ce qui pourrait nous
aider à concevoir un bonheur d'exister qui ne soit pas si dépendant de la possession des objets ou des conditions matérielles de nos activités. Le terme d'écosophie m'est venu à l'esprit, et
comme il sonnait bien je l'ai cherché sur la toile. Et bien l'écosophie existe depuis qu'un philosophe norvégien l'a inventée en 1960, et son collègue français Félix Guattari l'a développé dans
sa théorie des trois écologies, environnementale, sociale et mentale. Jusque là ça m'allait plutôt bien, mais je n'ai rien compris aux explications données par le maître dans une interview de
1991. Alors je suis retourné regarder les graphiques angoissants de nos experts en catastrophes annoncées, mais je préfèrerais qu'on me fasse rêver un peu.
* conférence accessible via l'article de
Wikipédia sur Jean-Marc Jancovici
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A la fin de la seconde guerre mondiale, l'ingénieur américain Preston Tucker, dont la
Tucker Aviation Corporation avait fait fortune en fabriquant des tourelles à canon rotatives, voulu réaliser son rêve de produire une automobile révolutionnaire, la Tucker '48. Le film
réalisé en 1988 par Francis Coppola raconte comment les constructeurs automobiles répondirent à sa recherche de partenaires en vue de l'industrialisation de son prototype. Ils s'associèrent à son
projet à seule fin de le faire avorter car les innovations proposées risquaient de démoder brutalement l'ensemble de la production automobile de l'époque, les empêchant de retirer d'important
profits de leurs usines. Ce scénario fut rejoué en 1991, lorsque Nicolas Hayek, l'atypique président du groupe Swatch, démarcha les constructeurs européens pour lancer la production de son
concept Swatchmobile. La voiture devait être propulsée par des moteurs électriques alimentés par un générateur de courant, lui-même entraîné par un petit moteur à essence. Quel intérêt ? Les
avantages de cette technique qui a fait ses preuves sur les "michelines" de la SCNF sont nombreux et considérables : longévité et faible consommation du moteur thermique qui n'a plus à supporter
les contraintes d'accélération et de charge du véhicule, suppression de la transmission et durée de vie des moteurs électriques implantés dans les roues, facilité de maintenance de l'ensemble...
On ignore malheureusement quelles auraient été les performances énergétiques et routières de cette auto. Le premier partenariat avec Volkswagen se solde par le retrait de ce dernier après deux
ans d'études inachevées, et le second signé avec Mercedes qui détient 51 % de la société créée en commun abouti en 1998 au lancement de la Smart. Celle-ci est équipée d'un moteur tout à fait
conventionnel et sa commercialisation démarre en même temps que Nicolas Hayek se retire de l'affaire. Dès octobre 97 il avait déclaré devant la presse que la voiture développée n'était plus la
sienne. On apprend aussi que la compagnie américaine Rosen Motors n'a trouvé aucun partenaire auprès des 10 constructeurs automobiles démarchés en 1996, alors que les frères Rosen, qui avaient
investi plus de 20 millions de dollars dans leur projet, circulaient à bord de leur prototype développé sur un concept similaire à celui de la Swatchmobile, mais à partir d'un moteur à
microturbine très économique et sans dégagement de gaz à effet de serre, accompagné d'un système de stockage d'énergie éprouvé dans les équipements sensibles industriels, hospitaliers ou
militaires, le volant d'inertie. Aujourd'hui nous assistons à une certaine effervescence médiatique autour de la Chevy Volt, présentée à la presse américaine comme l'exploit technologique qui
préservera la planète sans priver le conducteur du plaisir de la vitesse. Elle ne fait pourtant que reprendre le concept de la Swatchmobile, enrichi de batteries qui alourdissent considérablement
la voiture ainsi que la facture (40000 $). Performances annoncées : plus de 160 km/h, 65 kms d'autonomie sans faire appel au moteur thermique, 380 kms avec 3,8 l d'essence compte tenu de la
charge batterie initiale. Ce chiffre permet au constructeur de claironner une consommation record de 1l/100 kms mais on peut se demander pourquoi General Motors ne nous propose pas une version
sans batteries, nettement moins chère, plus légère (2 tonnes pour la Chevy Volt) et qui aurait logiquement une consommation inférieure à 1,5l/100 kms.
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Beaucoup de choses, ou pas grand chose. C'est selon le point de vue de l'observateur. Si on
pose la question telle quelle à Google, en limitant les réponses à 24 heures, on obtient déjà près de 10 000 résultats. Dans le Top Ten on trouve surtout des jeux vidéos. Au bureau, c'est
la nouvelle moto d'un collègue qui occupe le terrain. Personne ne la verra avant un mois pour cause de délai de livraison, mais on a eu la brochure et les commentaires. C'est comme pour l'auto,
avec le Salon de Genève 2009 : il ouvrira ses portes la semaine prochaine mais on sait déjà ce qu'il y aura derrière. En autres vedettes, la nouvelle Rolls-Royce démocratique, à moins de 200 000
euros, l'Aston Martin Rapide, plus de 500 chevaux, l'Audi R8 V10, bridée à 320 km/h... j'en passe et des meilleures. C'est nouveau ? Oui, c'est nouveau. Mais ce qui le serait encore plus, ce
serait qu'on arrête d'inventer chaque année de nouveaux objets inutiles qui ont pour seule vocation de démoder ceux de l'année précédente. Ce serait vraiment nouveau parce que ça fait rudement
longtemps que ça dure. Vous en doutez ? Lisez donc ces quelques lignes : "Une nation (...) peu contente d'avoir satisfait ses besoins réels par un commerce étendu, s'occupe à en inventer de
fictifs et de surnaturels : la satiété l'endort ; le changement lui devient nécessaire ; la langueur et l'ennui, bourreaux assidus de l'opulence, suivent les besoins satisfaits. Pour tirer les
riches de cette léthargie, l'industrie est forcée d'imaginer à tout moment de nouvelles façons de sentir : les plaisirs se multiplient ; la nouveauté, la rareté ont seules le pouvoir de réveiller
des êtres pour qui les plaisirs simples sont devenus insipides. Tout se change en fiction ; le luxe comme la féerie ne fait naître que des fantômes : des imaginations malades ne se soulagent que
par des remèdes imaginaires. L'avidité, le désir d'acquérir des richesses, afin de les étaler et de les dissiper, sont les passions épidémiques : personne n'est content de ce qu'il a, chacun est
envieux de ce que possèdent les autres ; personne ne peut-être heureux, à force de vouloir le paraître". Elles ont été écrites par le baron d'Holbach en 1773.
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