Déjeuner entre collègues au coin cafétéria du service, avec gâteau d'anniversaire d'une stagiaire. Alors on se moque gentiment des jeunes  : la cravate du premier jour, le vouvoiement des plus de trente ans, le désir de faire ses preuves... On rigole du discours de notre nouvelle patronne, ravie de prendre la tête d'un service "riche de toute l'énergie des nouveaux embauchés". C'est vrai qu'après une longue période sans renouvellement de l'équipe les écarts d'âge se sont creusés et je fais maintenant parti des "anciens". Pourtant, l'anniversaire de mes cinquante ans a été un genre de « non-événement », comme la plupart des précédents, et je crois me souvenir que le dernier qui ait compté est celui de mes vingt ans. Mais j'ai le sentiment qu'un phénomène insidieux s'est mis en place, faisant converger de petits signes vers une conclusion incontournable : je bascule sans m'en apercevoir du côté de ceux qui ont perdu leurs parents, dont les enfants sont parti, et qui préparent leur retraite. Rien de dramatique dans tout ça, j'ai l'intention de vivre longtemps et la vieillesse m'intéresse plus qu'elle ne m'inquiète. Mon propos est plutot de constater qu'en absence de petits marqueurs sur ma route, la notion du temps qui passe est pour moi une parfaite illusion d'optique. Elle se transforme sans cesse, dans ma perception de l'instant comme dans l'impossibilité de sentir intérieurement où je me situe dans le temps de ma vie. Comment avoir une quelconque idée de ce que signifie "avoir cinquante ans" ? Le seul regard que je puisse porter là-dessus est celui que "la société" me renvoie et je ne vois aucune forme d'évolution linéaire dans mon existence. Tout se transforme mais il me semble difficile d'en tirer une tendance générale : mon corps vieillit visiblement mais je suis en bien meilleure santé qu'à l'adolescence, ma capacité de mémorisation se réduit mais je sais maintenant ne plus m'encombrer d'informations inutiles, et ce que j'ai perdu en innocence j'ai le sentiment de l'avoir regagné en légèreté.

Il me semble que beaucoup de jeunes que je côtoie sont comme je l'ai été longtemps, en grande difficulté pour appréhender la réalité de leur existence, triant des images pour monter le film de leur vie en même temps qu'ils essaient d'en écrire le scénario. Je crois que les années qui passent invitent à se concentrer sur le plaisir d'être simplement un bon "acteur" de ce que la vie nous apporte, et d'explorer  les marges de liberté et de créativité dont nous disposons dans un rôle que nous n’avons pas choisi. Avec le recul, nous comprenons que notre volonté naïve de maîtriser notre destin peut faire de nous le comédien dirigé par notre ego, pour jouer en vedette dans le film de son choix.

 
Retour à l'accueil