J'ai dernièrement écouté la lecture d'un petit roman de George Sand écrit en 1835 : Mattéa. Mais il a fallu que je sois prisonnier de la voiture qui me ramenait de Bretagne, et désireux de faire plaisir à sa propriétaire, pour accepter l'audition de ce cédérom enregistré par l'actrice Dominique Blanc. J'ai en effet quelques réticences à me voir imposer le rythme d'un texte, ainsi qu'une voix et une diction qui donnent à ce dernier une tonalité qui n'est pas forcément celle de mon imaginaire. C'est pourtant une écoute à laquelle j'ai pris énormément de plaisir et d'intérêt. George Sand est connue comme une "féministe avant l'heure", mais à travers les personnages de ce récit et l'histoire qu'elle nous raconte c'est avant tout une amoureuse de la liberté qui s'exprime. Et si une lecture rapide permet de tirer un fil sur la condition de la femme, la véritable frontière entre ses différents personnages n'est pas celle du genre. C'est celle qui sépare d'un côté un monde de soumission aux conventions, avec son cortège de frustration et de compensation pathologique, dissimulation hypocrite, violence et cupidité, et de l'autre un monde d'indépendance libertaire avec son corollaire d'audace joyeuse, de sensibilité responsable et de fidélité à soi-même. Du côté des premiers, on trouve les parents de Mattéa, la jeune fille qui donne son titre au récit. Son père "pareil a tous ces types de sa patrie qui participent au moins autant de la nature du polype que de celle de l'homme", et sa mère qui "au milieu de son despotisme, de ses violences et de ses injustices, se piquait d'une austère dévotion, et la contraignait aux plus étroites pratiques du bigotisme". De l'autre, on trouve Mattéa, qui possède tous les attributs de l'héroïne féministe : beauté farouche "douée d'une imagination vive, d'un coeur fier et génereux et d'une grande force de caractère", mais aussi Timothée, jeune esclave grec qui prend le destin en main et qui est décrit avec une grande profondeur et de nombreux détails attachants. Garçon "sans morgue, ni timidité", "ses mensonges n'étaient jamais des perfidies, ses méfiances n'étaient jamais des injustices", doué de "toute l'habileté qu'il faut pour être un scélérat, moins l'envie et la volonté de l'être", ses artifices "toujours tournés au profit des bons contre les méchants", "un garçon jovial, aimant la vie, dépensant le peu qu'il gagnait, aussi incapable de prendre que de conserver". L'histoire les réunit dans un bonheur respectueux de l'autonomie de chacun. George Sand a choisi son camp, mettant sans réserve la vertu du côté de la liberté et du plaisir, et le vice du côté de la dévotion et des valeurs bourgeoises de son époque. Elle propose à la place cette morale turque inventée pour la circonstance : "ce qui produit le bien ne peut être le mal". J'adhère à la morale turque ! Féministe George Sand ? Non, trop généreuse et trop intelligente pour se soucier du seul bonheur des femmes, elle qui écrivait, dans une lettre à sa mère datée de 1831 : "Pour moi, ma chère maman, la liberté de penser et d’agir est le premier de tous les biens".

 
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