"Ils", ce sont les faux marabouts de l'ingénierie financière qui promettent à leurs patrons et leurs clients une prospérité miraculeuse. "Nous", c'est tous les autres, victimes matérielles et morales de ces arnaques dans lesquelles il y a toujours quelqu'un qui paye. Je veux parler du scandale des subprimes, bien sûr, qui n'est qu'une nouvelle variante de l'exploitation de la faiblesse, et de la manipulation de la cupidité. Je n'ai jamais plaint ceux qui perdent leur argent à vouloir en gagner sans rien faire, et je ne vais pas commencer aujourd'hui. Ma colère est d'abord motivée par la situation désespérée des centaines de milliers de familles américaines qui verront leurs espoirs et leur vie brisés par la violence d'une société où les usuriers ont pignon sur rue, et sont côtés en bourse. Derrière le vernis de respectabilité et de technique qui recouvre les établissements financiers et leurs directeurs il y a la même rapacité et le même mépris de l'homme qui reléguaient jadis "l'usurier juif" au ban de la société médiévale. "Pour peu que vous frottiez un Suisse, il reparaît un usurier" écrivait plus tard Honoré de Balzac. Mais nous ne sommes plus au XIXème siècle, et le grand progrès de notre temps est que nous sommes tous devenus capitalistes, et tous usurier de quelqu'un à notre insu. Même le revenu que me verse l'industrie qui m'emploie est composé pour une part de produits financiers dont j'ignore l'origine. C'est que le financier, tout comme le dealer de quartier, assoit sa prospérité sur l'étendue d'un réseau dans lequel les clients sont eux-mêmes revendeurs, et les soubresauts du système qui inquiètent nos experts en argent facile masquent la faillite morale collective dans laquelle ils nous entraînent. Le désir de s'enrichir grâce à l'argent qu'on peut placer est la cause obscène d'un nombre incalculable de drames humains et tout porteur de titres porte aussi une part de responsabilité dans l'exploitation de la misère du monde, mais ceux qui en organisent en toute conscience le commerce légal et mondial sont coupables à mes yeux d'une forme secondaire et banalisée d'association de malfaiteurs.

 
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