Je marchais avec mon amie sur une toute petite route, au-dessus d'un village de montagne, à la recherche d'un départ de sentier qui devait nous mener vers une de ces promenades de fin de semaine qui sont nécessaires à notre santé comme à notre relation. La route traversait un hameau de quelques maisons anciennes quand une joyeuse voix de grand-père nous arrêta près d'un petit portail de bois, le long d'une haie fournie. "Bonjour" disait la voix, "Venez-voir !". Nous ne pouvions voir personne, mais la voix reprenez de plus belle : "Entrez, venez voir !" Un peu surpris, mais charmé de cette invitation spontanée, nous avons descendu les deux marches qui menaient au portail et nous avons vu dans l'allée ce vieux monsieur au regard pétillant de malice qui venait nous accueillir. "Regardez" dit-il en approchant une cage de fer posée au sol, "Ce sont des loirs que j'ai attrapés dans la maison. Je vais les emmener dans les bois". Les trois petits rongeurs aux yeux noirs et au ventre blanc ont été notre premier sujet de discussion. Bientôt installés autour d'un café, dans cette maison en désordre et pas très nette mais chaleureuse et remplie de livres et de tableaux, nous avons parlé de promenades, de familles, de la vie qui va et de la vie d'en bas, dans laquelle on ne parle guère aux inconnus. Et aussi de la vie d'en haut, dans laquelle il vaut mieux ne pas parler à n'importe qui si on ne veut pas être pris pour un peu dérangé, et ne pas accompagner une petite fille dans sa promenade si on ne veut pas être soupçonné de pédophilie. Quand nous avons quitté sa maison il était trop tard pour la promenade. Mais frappé par l'évidence que nous devions ce bon moment partagé à l'obstination de notre hôte à ouvrir sa porte, une résolution enfantine avait pris forme dans mon esprit, presque à mon insu. Essayer chaque jour de saisir l'occasion de parler à un inconnu. Juste pour que le monde soit un peu plus humain, et pour le bonheur de découvrir que si l'on fait confiance à son intuition et qu'on fait le premier pas, il y a autour de nous des gens qui n'attendent qu'un signe de notre part pour parler sans méfiance, sans calcul et dans une amitié de l'instant qui me semble plus puissante que bien des discours pessimistes sur l'état du monde. C'était il y a quelques semaines seulement, mais cette modeste résolution m'a déjà donné beaucoup de plaisir.

 
Retour à l'accueil