Voilà un sujet sur lequel mes convictions ont souvent provoqué l'incompréhension, voire la frustration de mes interlocuteurs. C'est que lorsque ces derniers m'expliquent que ce qui leur est donné à vivre ou les comportements des autres les rendent malheureux, il m'arrive fréquemment de leur conseiller d'accepter d'abord la situation telle qu'elle est. Ce point de vue est souvent mal reçu et donne lieu à des interprétations diverses. Parfois ce serait un signe d'indifférence de ma part, plus souvent d'un fatalisme du à une faiblesse de caractère coupable, ou symptomatique d'une résignation désespérée. A partir de là, je me trouve entraîné malgré moi dans une séquence de dénégations et d'explications confuses qui n'aident pas vraiment à leur remonter le moral. Pourtant, ce principe d'acceptation de la réalité me semble nécessaire à mon équilibre, et je constate chaque jour les dégâts causés par la culture de l'affrontement et du refus, supposés nous pousser à l'affirmation de soi et à la construction d'une situation meilleure. Le meilleur exemple est peut-être celui de ce mythe moderne du dépassement de soi, qui tendrait à nous faire croire qu'un individu qui n'accepte pas ses propres limites serait au final plus heureux que celui qui ne pense même pas à s'évaluer lui-même. La reconnaissance collective de cette valeur du "dépassement" me parait d'autant plus névrotique qu'elle ne correspond à aucune réalité objective (on peut repousser ses limites, au prix de quelques efforts, mais on ne peut évidemment pas les dépasser) et il me semble que cette illusion sert essentiellement à éviter le travail nécessaire à l'acceptation de ce que l'on est. Ce qui ne peut être compris que par l'expérience, c'est que l'acceptation d'une réalité est le meilleur préalable à l'action qui permet de la faire changer. On est toujours plus efficace quand on travaille "avec" que quand on travaille "contre", et quand la motivation vient du plaisir de la construction plutôt que de l'obsession du résultat. Mais pour qu'il y ait plaisir à construire il faut d'abord admettre que la situation est acceptable en l'état. Je suis en tout cas frappé par l'attention accordée par bon nombre de gens que je côtoie à tout ce qu'ils "n'acceptent pas", et je ne peux m'empêcher de penser que c'est au détriment de ce qui leur apporte du plaisir.

 
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