De passage à Paris avec une après-midi libre, je décidai d'aller poser mon sac dans la chambre réservée au Quartier Latin, tout près de la Sorbonne, avant de repartir vers la Madeleine pour aller voir l'exposition des œuvres de Chaim Soutine. Ayant repéré quelques restaurants sympathiques pour le dîner, et pris possession de ma chambre d'un soir, je remontais la rue St Jacques en direction du métro en admirant au passage l'église baroque de Saint-Jacques-du-Haut-Pas. Je ne suis pas un grand amateur d'églises, mais je lui trouvais sous la belle lumière de cette journée un air de simplicité mêlée de chaleur italienne qui me fit traverser la rue. En m'approchant, j'entendis que quelqu'un jouait de l'orgue, ce qui me poussa à l'intérieur en oubliant que je voulais consacrer mon temps libre à Soutine. L'église était vide de paroissiens, mais remplie de lumière et de musique, ce qui me convenait à merveille. Je commençai par m'asseoir à un endroit où j'avais à la fois une vue assez complète de la nef et assez précise du jeu de la jeune fille qui pilotait magistralement l'orgue de chœur. Je sais bien que le verbe "piloter" peut sembler curieux quand il s'agit d'un instrument de musique, mais je n'en ai pas de meilleur pour évoquer sa concentration passionnée et l'énergie déployée pour tirer une émotion esthétique de ce monstre mécanique, au moyen d'innombrables claviers, commandes et pédales. Elle avait une lourde chevelure bouclée qui lui retombait sur le visage quand elle plongeait vers les plus basses manettes à sa droite, et ses pieds nus volaient d'une pédale à l'autre. L'impression générale évoquait plutôt la possession diabolique que la sérénité divine, ce qui n'était pas pour me déplaire. Pourtant, le lieu incitait à la contemplation et petit à petit l'harmonie des volumes, de la lumière et de la musique sacrée me fit prendre conscience d'un sentiment de plénitude et de grande beauté. Je serais bien resté là quelques heures, quelques jours... à l'écart des stupidités du monde, mais je voulais voir Soutine. Je m'arrachai péniblement à mon banc pour faire le tour de l'église avant de replonger dans l'agitation urbaine, lorsque surgit dans l'ombre d'une chapelle latérale un géant de chêne à la barbe immense, le composteur d'étoiles du sculpteur Nicolas Alquin, la tête auréolée d'un astre radieux et le pied ancré dans un bloc de schiste noir, la robe constellée d'or pur. "De la voie lactée, en un point précis, une pluie d’étoiles relie le ciel et la terre…". C'en était trop pour moi, et je m'en allais terrifié et ravi vers les volailles écorchées et les portraits de folle de Chaim Soutine.

 
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