C’était une expression chère à M. de Tocqueville, qui se rendit aux Etats-Unis en 1831 et publia ses observations sous le titre "De la démocratie en Amérique", tomes I et II. C'est ce dernier que j'avais emporté dans mes bagages, et qui m'a ébloui chaque jour de la semaine passée plus que le soleil voilé du printemps marocain. Ce que Tocqueville a vu ce n'est pas l'Amérique de son époque mais la société qu'elle annonce, avec ses progrès, ses ambitions et ses idéaux, mais aussi avec ses limites, ses excès et ses renoncements. La connaissance des hommes et l'intelligence du regard de cet observateur hors du commun lui ont permis, à près de deux siècles de distance, de mettre le doigt là où ça nous fait mal. Et ça nous fait vraiment mal parce qu'il nous faut reconnaître dans sa description détaillée de notre condition de pénibles réalités. Quand Tocqueville s'inquiète des effets conjoints d'une opinion publique puissante qui confond intérêt personnel et progrès social, et de la professionnalisation d'une classe politique qui assure sa propre réussite en séduisant le plus grand nombre d'électeurs, il est difficile de ne pas lui donner raison. Quand il affirme que le principe d'égalité sera réduit au droit de tous à jouir d'égale façon du confort matériel, que cette demande poussera l'industrie dans la production massive d'objets éphémères à bas prix et de médiocre qualité, et enfin que cette évolution entraînera la domination d'un capitalisme industriel puissant sur une classe ouvrière privée de savoir-faire, on commence à se demander pourquoi personne n'a rien dit alors que nous étions prévenus depuis longtemps. Mais quand ce joyeux farceur s'amuse à nous décrire comme des individus "tourmentés sans cesse par une crainte vague de n'avoir pas choisi la route la plus courte vers le bien-être", "mettant tant de précipitation à s'en saisir qu'on nous dirait inquiets de cesser de vivre avant d'en avoir joui", je suis furieux de me sentir atteint par cette maladie contemporaine et obligé de lutter pour m'en guérir. Pire encore, M. de Tocqueville invente nos âmes de citoyen de l'égalité et nous imagine comme de pauvres bougres qui "ne doivent rien à personne, n'attendent rien de personne, et s'habituent à se considérer toujours isolément". Je lisais ces lignes à la terrasse d'un café sans nom, dans la bourgade de Tata au sud du Maroc, devant un thé à la menthe lourdement parfumé, interrompant souvent ma lecture pour échanger avec un client berbère ou noir de peau et désireux d'accueillir dignement dans sa ville l'étranger que j'étais. Tocqueville, en son temps, faisait déjà ce constat nostalgique : "On rencontre encore quelquefois, dans certains cantons retirés, de petites populations qui ont été comme oubliées au milieu du tumulte universel, [...] La plupart de ces peuples sont fort ignorants et fort misérables. Ils ne se mêlent point des affaires du gouvernement et souvent les gouvernements les oppriment. Cependant, ils montrent d'ordinaire un visage serein et ils font souvent paraître une humeur enjouée". Je ne vais pas vous asséner les souvenirs et anecdotes de cette petite semaine marocaine, mais je confirme sans réserve les propos de M. de Tocqueville.

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