Ce regard c'est celui de Robert Fortune, botaniste écossais du dix-neuvième siècle qui passera plusieurs années en Chine, dont un long périple clandestin en 1848 et 49 afin de ramener à la couronne d'Angleterre les meilleurs plants de thé à cultiver en Inde. Voyage qu'il racontera en détail dans un livre paru en 1852 sous le titre "A journey to the tea countries of China". Déguisé en Chinois et accompagné d'un ou deux domestiques recrutés sur place, il explore des régions de production interdites aux occidentaux. Parfois reçu avec empressement par les aubergistes qui le prennent pour un mandarin venu d'une lointaine contrée, parfois obligé de partager l'ordinaire des coolies et des mendiants, il ne cesse de s'émerveiller des beautés de la nature et de s'intéresser aux détails du quotidien. Cent fois roulé dans la farine par ses domestiques, il accepte sans réserve cette morale du commerce qui tient tout entière dans la tenue des engagements sans jamais s'intéresser aux termes du contrat. Il s'amuse de bon cœur d'être un client aussi incompétent auquel on peut vendre les choses dix fois leur prix, et s'il peste parfois contre la cupidité de son personnel, c'est toujours sur l'homme que portent ses critiques, jamais sur le Chinois. S'arrêtant longuement pour la beauté d'un arbre mais capable de s'interposer entre les protagonistes d'une dispute, Robert Fortune nous apprend le voyage en mettant son esprit et son énergie au service du monde, quand tant de voyageurs plient le monde à l'image de leurs attentes et de leurs préjugés. Découvrant à son arrivée à Shanghai de splendides demeures anglaises construites par de riches expatriés, il fait ce sobre commentaire : «Il faut espérer que le spectacle des raffinements de la vie européenne aura pour résultat de relever notre race de barbares de quelques degrés dans l’estime des Chinois civilisés». J'ai terminé hier soir la lecture de ce récit avec une grande admiration pour cet homme qui réunissait l'humanisme du philosophe, le courage de l'aventurier et la rigueur du scientifique. Homme complet, aussi passionné que flegmatique, qui a porté sur la Chine un regard dont le mélange d'acuité et de neutralité culturelle est en lui-même une leçon d'intelligence.

La route du thé et des fleurs – Petite bibliothèque Payot.
 
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