La semaine dernière, deux jeunes femmes m'ont indirectement invité à remettre en question le prétendu réalisme qui me semble la base de tout progrès. Elles ne se connaissent pas mais toutes deux partiront dans les premiers jours de novembre pour tenter de construire une vie nouvelle, plus en rapport avec leurs besoins. La première, ma fille aînée, retourne travailler à Edimbourg pour rejoindre une productrice indépendante de spectacles, connue et respectée dans ce milieu. Elle est embauchée à un poste et des conditions que je n'aurais jamais osé espérer pour elle compte tenu de son itinéraire chaotique, depuis l'abandon de sa première année de fac, en 2001. En réponse à mon enthousiasme qui laissait peut-être paraître un peu d'étonnement, elle m'a dit qu'elle avait toujours pensé avec confiance qu'une opportunité de ce genre lui serait proposée lorsqu'elle serait prête. Je me suis souvenu de mon irritation et de mes remarques parfois brutales, il y a quelques années, quand elle m'exposait des projets qui n'étaient pour moi que des fantasmes irréalistes et dangereux. Et aussi de sa réflexion attristée lors d'une de nos conversations : "Tu ne comprends pas", me disait-elle, "que mes rêves me sont nécessaires pour avancer". Aujourd'hui, il ne me reste plus qu'à admirer sa détermination, la féliciter de ce succès, et citer Victor Hugo : "Et rien n’est tel que le rêve pour engendrer l’avenir (Les Misérables). La seconde jeune femme a 25 ans, et elle va quitter dans quelques jours son travail d'ostéopathe en Angleterre. Elle a vendu sa voiture, libéré son appartement, donné ses affaires personnelles, et part voyager comme ouvrière bénévole, pour plusieurs mois et sans présumer de la suite. Il y a dans sa décision des raisons propres à son histoire personnelle, mais aussi un besoin affirmé de chercher un autre sens à sa vie que la simple construction d'une situation matérielle et sociale confortable. Nous avons parlé de l'état du monde, de la folie du profit, de l'argent et du pouvoir. Elle pensait que "les gens" en avaient assez d'être abîmés, et que la nature le soit. Elle pensait que le monde va changer parce que les hommes prennent conscience de leurs erreurs. Moi je ne le crois pas, parce qu'il me semble voir que les hommes qui ont le pouvoir de décider, en économie comme en politique, sont ceux qui ont tout fait pour l'obtenir. Pourtant j'ai évoqué le mouvement Utopia qui prétend influencer les partis politiques de gauche pour les amener à reconsidérer la notion de progrès, préférant parler de sens et de lien social que de croissance et de pouvoir d'achat. Utopia qui, fort de sa représentation au sein du Parti Socialiste présente au congrès de Reims une motion qui commence par une citation d'un autre géant de la littérature, Shakespeare : "Ils ont échoué parce qu’ils n’avaient pas commencé par le rêve". Peut-être que le pouvoir du rêve poursuivi par quelques-uns est supérieur à l'inertie des soumissions majoritaires.

P.-S. Si par bonheur l'absence de nouvel article sur l'alblog depuis le mois d'août vous a un peu déçu, faites-moi l'amitié d'accepter la plus mauvaise excuse qui soit, celle du travail. Non pas la charge de travail, mais le souci engendré par une réorganisation que j'ai cru pleine de danger pour mon autonomie. Je vous en parlerai prochainement.

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