Quelques fortes chaleurs s'étant écrasées sur la ville ces derniers jours, j'avais décidé de me faire couper les cheveux pour mieux sentir les rares souffles d'air sur ma nuque et mes tempes. Je me suis donc rendu ce matin chez mon coiffeur habituel, prêt à attendre un quart d'heure ou vingt minutes en compagnie de John Ruskin (1819-1900). Or, le salon était rempli de dames qui avaient eu la même idée que moi, et certaines se connaissant visiblement de longue date il était devenu l'un de ces "derniers salons où l'on cause" peu propice au recueillement exigé par la lecture de "Sésame et les Lys". Je m'en retournai donc en murissant quelque alternative quand je remarquai sur ma droite une enseigne au nom de Jean Louis David. Je me souvins alors avoir déjà confié avec satisfaction l'entretien de mes cheveux au personnel de cet établissement dans des circonstances similaires, il y a un an ou plus. Je poussai donc la porte et me retrouvai dans une atmosphère calme, climatisée et aseptisée qui me convenait à merveille. Le personnel était exclusivement féminin et je ne remarquai aucun individu susceptible de se prénommer Jean, Louis, David ou une quelconque combinaison d'entre eux, mais je n'étais pas d'humeur à chicaner d'autant qu'une charmante coiffeuse brune aux yeux clairs m'accueillait d'un sourire et d'un bonjour avenants. M'ayant confortablement installé et fini de balayer les coupes blondes qui jonchaient le sol autour de son poste de travail elle revint vers moi et passant d'un geste naturel la main dans mes cheveux affirma que ma coupe m'allait bien et que j'aurais tord de vouloir en changer. Cette entrée en matière inhabituelle n'était que la première de mes surprises. A peine avions-nous quitté le bac à shampoing que nous étions plongés dans une conversation fort intéressante sur le souci croissant de l'image de soi chez les hommes, vu à travers le quotidien d'une coiffeuse, et agrémenté d'anecdotes piquantes dont le récit témoignait tout à la fois d'une certaine distance philosophique, d'une réelle tendresse pour ses clients et  d'une qualité d'expression inattendue.  J'en était d'autant plus ravi que ma coupe prenait tournure dans une forme magnifiée d'elle-même, parfaitement équilibrée, et dans laquelle je trouvais avec confusion le plaisir de me ressembler, en mieux. Nous en étions à un stade de la conversation où nous évoquions le regard des enfants sur leurs parents lorsque sans l'ombre d'une hésitation ma coiffeuse me demande : "vous avez bien trois filles, dont une à Annecy ?" Chacun d'entre nous connait dans sa vie ces instants de vertige devant un phénomène inexplicable.  Pendant que je confirmai son hypothèse en avouant mon intense stupéfaction se bousculaient dans mon esprit des sentiments puissants de reconnaissance et d'admiration pour cette jeune femme qui se souvenait de quelques bribes de vie privée d'un client rencontré une fois près d'un an plus tôt, ainsi que d’une profonde culpabilité de ne l'avoir pas seulement reconnue. Tandis que finissant de mettre en forme mes cheveux de sa main légère elle me portait le coup de grâce en me demandant si je circulais toujours à moto, je fus traversé par une  citation de John Ruskin lue ce matin même : «L’art est beau quand la main, la tête et le coeur travaillent ensemble».


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