Ce n'est pas du pêcheur devenu gardien du paradis, ni de séchoir à poissons, dont il sera question ce soir mais du séchoir à bois du village de Saint Pierre, quelque part dans les montagnes, et de son patron. Le séchoir est un genre de bâtiment chauffé à plus de soixante degrés et capable de ramener en trois semaines quatre vingt mètres cubes de bois d'un taux d'humidité d'environ 60 % à moins de 20 %, permettant de le mettre directement en oeuvre sans risque de retrait ou déformation. A côté du séchoir, un vaste hangar ou sont stockées les dimensions les plus couramment utilisées par les entreprises locales. C'est sous ce hangar que je suis venu me mettre à l'abri d'une petite neige froide et lourde tandis que le maître des lieux chargeait un semi-remorque à l'aide d'un chariot élévateur de belle taille. Au bout de quelques minutes il interrompit son travail pour venir me voir et me demander avec un aimable sourire ce qu'il pouvait faire pour moi. Le regard clair sous la casquette épaisse et le corps massif mais alerte sous la veste de travail, il pouvait avoir près de soixante ans et l'air d'être né dans ces montagnes. Je lui expliquai que j'avais besoin de quelques planches rabotées mais que je ne pourrai pas les emmener dans leur longueur de quatre mètres et que j'avais oublié ma scie en partant. Il disparut quelques minutes et revint avec l'outil, s'excusant de ne pas avoir le temps de m'aider et m'invitant à choisir et recouper tranquillement mes planches, ce que je m'empressai de faire en le remerciant vivement tandis qu'il repartait manoeuvrer sous la neige. Une dizaine de minutes plus tard, le camion chargé, il revint vers moi pour me dire qu'il devait s'absenter et de ne pas attendre son retour. Avant que je n'ai le temps de poser de question il ajouta : "Vous voyez la pochette de plastique là-bas. Vous noterez ce que vous avez pris, avec votre nom et votre adresse". Sur quoi il s'éloigna en me souhaitant une bonne soirée. Je dois admettre que pour moi qui vient de passer dix ans en centre-ville de Grenoble ces quelques mots anodins ont eu un effet extraordinaire. Un peu comme de descendre de ces machines de science fiction qui remontent le temps et vous transportent dans l'espace en quelques instants. Et je soupçonne fort que ce voyage inattendu m'a sensiblement rapproché du paradis. 

 

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