Hier et ce matin j'ai fait de la menuiserie. Grosse journée de travail assez peu productive à vrai dire, puisqu'elle a été entièrement consacrée à l'usinage et l'assemblage de huit pièces de bois, montants et traverses constituant un pré-cadre de porte et la structure d'un petit cloisonnement de bois. A ma décharge, il faut dire que tout ça a trouvé sa place au millimètre près en haut d'un escalier, dans une pièce en sous-pente où rien n'est perpendiculaire ni parallèle, qu'il a fallu raboter mes pièces de bois en biais et en biseau, et que pas une coupe d'assemblage n'était d'équerre. Aussi, au moment d'aller préparer mon déjeuner j'ai pris le temps d'inspecter mon œuvre en détail, et j'ai redescendu l'escalier avec un sentiment de fierté tout à fait gratifiant... Parlons un peu de l'escalier justement. Pour ceux à qui ça parle il est de type "quart tournant", mais étant lui-même pris entre des murs gauches et non perpendiculaires seulement trois de ses quatorze marches sont identiques et parallèles. Un coup d’œil averti perçoit immédiatement qu'il s'agit là de "belle ouvrage" tant l'harmonie de ses proportions n'a pas souffert de la complexité de sa conception. D'ailleurs il n'est pas rare que mes visiteurs, experts ou néophytes, admirent spontanément l’élégance de son dessin. "Tout artisan serait extrêmement fier d'être le père de cet escalier" me disais-je en le descendant "mais malheureusement ce n'est pas le cas". En effet il a été réalisé par un spécialiste savoyard et voici en quelques mots le processus de sa fabrication. Les mesures sont prises sur place à l'aide d'appareils de type laser-mètre et multilaser de mesure d'angle. Ces mesures sont ensuite saisies dans le système informatique qui calcule les cotes précises de chacune des pièces pour le modèle d'escalier choisi dans la base de données. Ces cotes sont alors transmises aux machines à commande numérique et il reste à l'ouvrier qui pilote la machine à assurer son approvisionnement en bois. "Qui donc pourrait-être fier ?" me répétais-je en préparant mon repas. Peut-être le concepteur du logiciel. Je vous laisse tirer vos propres conclusions de cette petite histoire. Ne vous méprenez pas, je ne suis pas contre le progrès. Mais il me semble que celui-ci privilégie souvent l'objet résultat et se préoccupe peu de l'expérience vécue, l'ouvrage au détriment de l’œuvre. La question de fond étant de savoir ce qui compte le plus pour le bonheur des individus, entre ce que leur salaire permet d'acquérir et le contenu de leur journée de travail.

 

 

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