J'ai reçu un petit ouvrage des Éditions Utopia, créées par le mouvement du même nom qui a pour vocation : "d’imaginer et de construire ensemble un projet de société fort, humaniste et fraternel, écologiste et altermondialiste, dépassant le système capitaliste et la logique productiviste."  Sous le titre "Le travail, quelles valeurs ?" le livre analyse quinze "idées reçues" sur le travail et développe six propositions visant simultanément à "libérer le travail" et "se libérer du travail". Le constat est sans appel en ce qui concerne l'évolution du travail salarié depuis la révolution industrielle, malgré les nombreuses améliorations de la condition ouvrière obtenues par les luttes syndicales et la nécessaire adaptation du capitalisme à l'évolution de la société. Il semble en effet peu contestable que les gains de productivité considérables réalisés au cours du XXème siècle ont bien mieux servi l'accroissement du PIB et le développement de la consommation de masse que l'épanouissement personnel dans le travail. J'ai connu suffisamment d'environnements professionnels différents, des chantiers de bâtiment aux agences de communication en passant par la grande distribution et l'industrie électrique pour vérifier que malgré le discours intéressé et convenu de la réalisation de soi par le travail, les conditions en sont trop rarement réunies. Autonomie, créativité, reconnaissance, utilité collective, échange et partage, plaisir physique et intellectuel ne trouvent pas souvent leur place dans la logique d'entreprise, au delà de ce que l'on nomme en politique les "éléments de langage". Aussi, c'est avec un grand intérêt que j'abordai la seconde partie de l'ouvrage, consacrée aux propositions, espérant retrouver le souffle utopiste des Fourier et autre Godin qui recherchait un modèle de production "où les passions s’épanouissent librement pour aboutir à une grande harmonie individuelle et collective" comme l'écrivait Godin en 1856. Concrètement, des idées positives, des perspectives optimistes, des orientations motivantes visant à intégrer dans notre logique économique la notion de qualité du travail en parallèle de celle de qualité de la production, considérant que les deux devraient être intimement liés. De ce point de vue il me semble que les pistes sont nombreuses et un passage de la première partie évoquant "la réhabilitation des métiers" me semblait de bon augure. Comment vousdire ma déception à la lecture des propositions faites. Bien sûr que la réduction du temps de travail, la protection des salariés, la démocratisation de l'entreprise ou la mise en place d'un revenu universel sont des objectifs qui méritent un débat de qualité, mais on ne trouve guère de véritable alternative aux logiques productivistes qui appauvrissent le contenu et les conditions du travail depuis plus d'un siècle. En particulier, et c'est un sujet qui me tient à cœur, je n'ai pas trouvé une ligne concernant les milliers d'artisans qui essayent dans un environnement économique et réglementaire de plus en plus difficile de préserver des savoir-faire, une qualité de résultat et un plaisir du travail qui sont rarissimes dans l'entreprise. Je pense à ces charpentiers, ferronniers, vanniers, cuisiniers de ma connaissance... qui mettent en œuvre au quotidien leur modèle de société et leur goût du travail de qualité, souvent exercé dans une logique de coopération et de respect de l'environnement. Si l'on souhaite vraiment remettre en cause l'exploitation capitaliste et la dégradation industrielle du travail pour refaire de celui-ci un chemin possible de réalisation de soi, il serait bon de commencer par s'intéresser au développement de l'artisanat !

 

 

Retour à l'accueil