Je viens de terminer la lecture de "Eloge du carburateur" de Matthew Crawford, jeune philosophe américain qui a choisi d'abandonner sa carrière universitaire pour ouvrir un atelier de réparation de motos. Son ouvrage est certainement contestable à divers égards, mais je voulais vous dire ma satisfaction de le voir développer une vision du travail que je partage, et qui diffère sensiblement des lieux communs de notre époque. Il s'agit d'une part de l'intelligence inhérente à de nombreux travaux de chantier ou d'atelier, et d'autre part de la pauvreté intellectuelle de très nombreuses tâches exécutées par les employés et cadres travaillant dans les bureaux. Concernant le travail manuel, la pratique de la plupart des métiers du bâtiment en rénovation m'a enseigné que diverses formes d'intelligence sont nécessaires à un travail efficace et de qualité. Une intelligence conceptuelle, qui permet d'inventer chaque jour sa méthode de travail en fonction du chantier et de ses contraintes techniques et logistique, une intelligence intuitive et créative, capable d'anticiper les difficultés et d'imaginer  les moyens de les contourner, et une intelligence qu'on pourrait décrire comme réactive et sensible, qui est celle qui permet de s'adapter à chaque instant au comportement du matériau et du matériel utilisé. La première et la seconde peuvent se dissocier du geste, et c'est ce que M. Frederick W. Taylor s'est acharné à faire à la fin du 19ème siècle en les modélisant pour réduire le travail de l'ouvrier à une série de tâches élémentaires et codifiées, que n'importe qui pouvait exécuter pour un salaire minimum. La troisième est plus intimement liée à l'expérience. Expérience des situations, et expérience physique du geste, de l'outil et de la matière. C'est l'intelligence qui permet de percevoir et interpréter en une fraction de seconde un changement d'état qui peut être subtil, et d'ajuster son geste en conséquence. Et c'est dans l'usage de cette expérience que l'on rencontre le mieux la certitude de sa propre compétence, celle qui ne peut pas être transférée à qui que ce soit et qui fait de nous un individu précieux. Reste que dans sa version artisanale l'activité manuelle fait très largement appel aux différentes qualités de l'esprit. A propos du travail de bureau, réputé intellectuel et créatif, Matthew Crawford avance que les mêmes logiques du taylorisme le vide de plus en plus de ce qui en faisait l'intérêt, l'autonomie de l'individu responsable de son diagnostic et de sa méthode pour atteindre les objectifs qui lui sont fixés. Pour vous convaincre de la réalité de cette détestable évolution, il vous suffirait de passer quelques jours dans l'entreprise qui m'emploie, et constater que le pouvoir d'initiative du personnel marketing et communication est de plus en plus limité par des procédures pudiquement nommées "best practices" quand elles ne sont pas simplement rendues obligatoires. Bien entendu, l'objectif est strictement le même que celui que poursuivait M. Taylor en inventant le travail à la chaîne, accroître le profit par la productivité et la rationalisation.

 

 

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