J'ai vu hier soir un DVD documentaire suivant la trace d'Anne Philippe, première française à avoir traversé le désert du Sin-Kiang avec une caravane de la route de la soie en 1948. Ethnologue, cinéaste et écrivain, elle avait choisi avec son mari le sinologue Pierre Fourcade ce moyen lent et aventureux pour revenir de Chine, où il avait occupé le poste de conseiller culturel à l'ambassade de France. Mais le documentaire apporte peu d'information sur celle qui allait devenir en second mariage l'épouse de l'acteur Gérard Philippe, et préfère s'attarder dans le fabuleux bazar de Kashgar, carrefour des routes du nord et du sud et capitale des ouighours. On découvre que cette population dont une partie refuse activement la domination chinoise est riche d'un grand savoir-faire dans de nombreux artisanats, toujours florissants. A regarder ces mains expertes travailler le bois, la laine, le fer ou le cuivre avec des outils rudimentaires pour en tirer des objets parfaitement finis, instruments de musique ou tapis, outils agraires ou  ustensiles de cuisine, il m'a semblé évident que la perte de leurs métiers traditionnels était indissociable de celle de leur liberté dans les menaces qui pèsent sur leur société. Ces hommes et ces femmes sont visiblement, et à juste titre, fiers de leurs compétences, et je sais par expérience personnelle qu'une journée de travail au cours de laquelle on a façonné de ses mains un objet qui témoigne de notre habileté laisse une toute autre satisfaction que celle de l'ouvrier qui surveille une machine ou de l'employé derrière un comptoir ou un écran. Il y a dans l'exercice du savoir-faire manuel de multiples sources d'équilibre qui échappent à celui qui n'en a pas l'expérience : la concentration sur le geste, la compréhension de la matière et le pouvoir sur celle-ci, la conscience des progrès réalisés, la matérialisation concrète et visible du talent... autant de gratifications qui donnent au travail un sens au moins aussi fort que sa rémunération. Dans notre compassion à l'égard des ouighours victimes de la colonisation brutale par les Chinois, n'oublions pas un peu de compassion envers nous-mêmes dont la liberté se résume pour beaucoup d'ouvriers anesthésiés par leur journée de travail à choisir le programme de télévision de la soirée. 


* Route de la soie - Louis-Marie, Elise et Thomas Blanchard - 2007 Roadbook 


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