Un heureux concours de circonstances vient d'apporter quelques réponses aux questions que je me pose sur le vieillissement. Ma relative jeunesse et ma bonne santé aidant il m'est assez facile d'affirmer le désir de vivre vieux, et la conviction que la vieillesse pourrait être une période heureuse de mon existence. Pourtant je m'inquiète de voir ma silhouette s'arrondir vers le milieu, et ma musculature tendre vers la discrétion. D'un côté je professe la sagesse de l'acceptation, de l'autre je me remets à faire des pompes au saut du lit. Il se trouve que la semaine s'était achevé sur une balade en montagne en compagnie d'un ami un peu sonné par la soixantaine et confronté à une de ces périodes dans lesquelles il nous semble doubler un cap dangereux. Cet ami, thérapeute de son métier, m'expliquait la nécessité de renoncer à toute satisfaction narcissique dans la relation avec notre corps. C'est un point que Marie de Hennezel développe de façon très réconfortante dans son dernier ouvrage*, assurant que ce deuil est nécessaire pour passer de l'attention inquiète centrée sur l'image de soi au bonheur de se sentir traversé sans cesse par notre propre énergie et par les sensations  que le monde et les autres nous apportent. Et je suis frappé par la pertinence de ce conseil quand je vois jusqu'à quel point ce que nous appelons plaisir peut être lié à l'idée que l'on s'en fait, voire à la satisfaction de jouir d'un corps capable de "performer", plutôt qu'à la réalité de ce que celui-ci ressent. Il suffit d'échanger avec quelques sportifs ou d'ouvrir un magazine pour hommes afin de s'en convaincre. Au-delà de tout ce qu'il y aurait à gagner de plaisir quotidien dans cette évolution, j'y vois aussi un moyen d'élargir un peu notre espace de liberté intérieure, en remplaçant quelques illusions, principes et idées préconçues par l'expérience subjective du réel. C'est avec ces considérations en tête que j'ai vu le film « Be with me » réalisé en 2005 par le cinéaste de Singapour Eric Khoo.  On y voit des personnes de trois générations confrontées à la solitude urbaine et aux difficultés de la vie.  Son film magnifique s'appuie sur l'histoire authentique d'une femme devenue sourde et aveugle à quatorze ans, qui joue son propre rôle dans le film, et c'est dans cette situation extrême de privation de moyens qu'elle donne une bouleversante leçon de plaisir et de partage à ceux qui l'entourent. Il ne fait aucun doute que le réalisateur attend de la vieillesse une capacité au bonheur qui fait cruellement défaut à ses personnages plus jeunes.

* La chaleur de nos coeurs empêche nos corps de rouiller - Robert Laffont.
 
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